Les chanson d'Emilio Cavahilon

Los Amigos avec José Pinatel



Quatre chansons à télécharger
(en MP3)

  La chica de la empaliza (2.32 MB)

  Hermosa cubana (2.39 MB)

  Soy musico natural (1.98 MB)

  Con la mulata Belem (1.93 MB)



Une rencontre

A Santiago je prends volontiers le premier mojito de la soirée dans un bar tranquille, le Matamoros du nom d'une gloire locale de la chanson. A la fenêtre une trompette joue la fille d'Ipanema, une bossa nova. Intrigué, j'aperçois José, la face hilare sous son chapeau melon, il fait ça avec les lèvres. Invité à ma table, il s'y installe avec son complice Emilio, un costaud proéminent à Stenson et lunettes noires. Ils me régalent d'un répertoire qui embrasse le vaste horizon latino de la cumbia colombienne au merengue de St-Domingue, poussant jusqu'à des sambas endiablées. Ils attaquent a cappella, l'exhibition intempestive de la guitare les ferait chasser comme les mendiants. José déploie toute une panoplie de percussions rien qu'avec la bouche. Emilio nous entraîne vers un banc public histoire d'empoigner ses six cordes à son aise. C'était parti pour une virée d'une dizaine de jours avec le duo Los Amigos à chanter ou à danser, à partager les rires et les rêves, sur les places, chez les amis. A Cuba la musique populaire est une culture singulièrement vivace. Chacun sait des dizaines de chansons, refrains et couplets. Les passants s'arrêtent, entrent dans la ronde, reprennent en chœur et souvent s'invitent à pousser la leur. Au long de cette joyeuse vadrouille j'ai découvert en la personne d'Emilio, un auteur, son monde fraternel, le style gai, le regard gourmand, un auteur prolifique et une oeuvre dont l'écho persistait par de fragiles témoignages et pour les plus récents sur des cassettes d'anthologies pirates fabriquées en Colombie ou au Venezuela, il n'en existait pas au format CD. Je me suis simplement promis de redonner leurs chances à des mélodies fringantes et une poésie souriante.



Emilio Cavahilon

C'est un Mégret par sa maman, de peau noire selon sa carte d'identité, les livres d'histoire lui reconnaissent d'avoir, durant les années 60-70, perpétué et revigoré la guaracha, chanson humoristique qui allie à la prosodie subtile de l'opéra bouffe, l'envolée des rythmes afro-cubains. A l'époque, auteur, compositeur, arrangeur et guitariste, attaché au Tropicana ou au Nacional, les fameux cabarets de La Havane et Varadero, il sème ses titres sur une kyrielle de vinyles le plus souvent sortis sous les noms des orchestres qui l'interprètent. L'embargo américain fonctionne alors à peu près parfaitement, les rythmes cubains font des fortunes à Porto-Rico, à Caracas, en Floride ou à New-York. Sa carrière file sur un air de bamboche entre marins soviétiques en bordée et militantes internationalistes; il en a gardé une pharmacopée formidable contre les désagréments de la gueule de bois. Un accident d'automobile qui l'immobilise de longs mois, l'éloigne des scènes; la rencontre de sa fine et douce épouse l'amène à Santiago.

L'Oriente, c'est sa région natale, il est de Guantanamo, son père y était guitariste et luthier. Très vite il l'accompagne dans les fêtes et les mariages pour faire danser la compagnie. Puis c'est un adolescent joliment découplé et plutôt dégourdi qui pousse son manche et ses ritournelles dans les bars qui pullulent alors aux portes de la base américaine. Mille et une chansons plus tard, la soixantaine venant, la guitare en bandoulière, il promène sa musique dans les rues de Santiago et parfois en grand apparat. La ville est le siège du plus fou, du plus chaud, du plus grand Carnaval des Caraïbes, à huit reprises il en a écrit la rengaine. Lesté d'une solide sagesse rabelaisienne, il consacre son énergie aux choses vraiment importantes comme le plaisir, la fête ou l'amitié, chanter les réunit.



José Pinatel

Bonimenteur chevronné du binôme choral, José Pinatel conjugue les talents. Avec le même aplomb il officie comme chanteur, clown, imitateur, mime, magicien, bricoleur tout terrain, cuisinier aussi bien que barman, coiffeur et j'ai pas fini d'apprendre de ses tours et de ses combines. Sérieux, des cubains que je connais, le plus sérieux; pas de café, ni de tabac, ni d'alcool, un boycott en règle des principales productions du pays. Curieux et minutieux, il démonte et remonte tout ce qu'il rencontre. C'est peut-être le secret d'un comique qui rebondit sur les infimes péripéties de la vie du badaud; ça requiert une observation aiguë et une extrême précision des interventions. Ses farces s'appuient sur des prouesses vocales stupéfiantes. Votre regard se précipite sur le bas de votre pantalon quand il fait aboyer un roquet teigneux ou sursaute quand il enclenche une sirène de police. C'est aussi le plus drôle.



un disque


Lors d'un second séjour à Santiago, bien décidé à faire valoir les chansons d'Emilio, je cherchais à les enregistrer. Pour étoffer les mélodies on embauche El Pinto, un as du tres, une guitare aux trois cordes métalliques dédoublées, emblématique du son qu'elle orne d'acrobaties rythmiques improvisées. On loue pour une journée le fameux studio Siboney. Un jus de tamarin pour éponger les excès de la veille, un pollo frito pour se caler et en six heures les trois gaillards bouclent l'enregistrement de onze compositions originales. Mûrement choisis, ces titres illustrent la trajectoire poétique d'un homme libre et fraternel; Emilio Cavahilon promène un oeil tendre et amusé sur les cocasseries et les vicissitudes de la vie cubaine. Il use pour nous en entretenir d'un ton bonhomme et facétieux qui emprunte à l'art des madrigalistes narquois, la guaracha. Ainsi, plutôt que de vitupérer les affres de la promiscuité, il chantera les vertus du Pim Pam Poum, le lit pliable.

C'est un voluptueux notre Emilio, qui savoure l'euphonie gouleyante comme il détaille les charmes sismiques de la mulata Belem, un gourmand averti quand, avec Rosi, il s'en va goûter au ruisseau de miel. Le coeur à la fête au moindre appel de l'amitié, vous le suivrez en une virée légèrement hallucinée avec son pote, le peintre Camué. Le souvenir d'une chica aperçue entre les broussailles en allant cueillir le café le ramène à son enfance guantanamera. Né dans une famille de trovadores, il s'en revendique musicien natural et fait de cette déclaration le titre de son album. Ce disque est un hommage au poète débonnaire, au colosse délicat, trousseur de mélodies alertes et enjouées qui courent les lèvres sur l'Ile aux musiques, ici simplement soulignées par le tres, en toute intimité. Il ne dira rien de la fougue somptueuse de l'arrangeur quand il aligne une section de cuivres conséquente, ni de sa science des cadences latino. Pas plus qu'il ne rendra justice au duo exentrico qu'il forme avec l'ami Pinatel, voltigeur vocal, comique de précision, pour l'occasion tout au service de l'inspiration de son compère. C'est un recueil d'airs précieux, un charme entêté leur offre une destinée dans nos souvenirs.






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